24

Durant plusieurs jours, autant pour nous instruire que pour nous distraire, nous assistâmes, Phalène et moi, aux séances de la cour royale de justice. On l’appelait tout simplement le Divan, du fait de la profusion de coussins sur lesquels s’asseyaient le shah Zaman, le wazir Jamshid, divers vénérables muftis de la loi musulmane et parfois quelque émissaire mongol de l’ilkhan Abagha en visite. On faisait comparaître devant eux les criminels en attente de jugement et des citoyens ayant des plaintes à déposer ou des faveurs à demander. Les officiels prêtaient une oreille attentive à leurs doléances, puis conféraient entre eux et rendaient leurs jugements, leurs décisions et leurs sentences.

En tant que simple spectateur, je trouvai le Divan instructif. Mais si j’avais été un criminel, j’aurais mille fois redouté d’être traîné devant ce tribunal. Et si j’avais été un citoyen porteur d’une requête ou d’une réclamation quelconque, il aurait fallu que celle-ci fût vraiment d’une importance capitale pour que j’ose ne serait-ce que la porter à la connaissance du Divan. Car, sur la terrasse qui s’ouvrait à la sortie de la salle, était posé un énorme brasero sur lequel mitonnait un chaudron rempli d’huile bouillante, entouré de plusieurs de ces robustes gardes du palais et du bourreau officiel du shah prêt à se servir de ce matériel punitif. Phalène me confia que son usage était réservé non seulement aux bandits convaincus d’actes malfaisants, mais aussi aux citoyens qui formulaient des accusations injustifiées, des plaintes malveillantes ou de faux témoignages. Les gardes du chaudron n’avaient rien de rassurant, mais le bourreau proprement dit, masqué, capé et costumé d’un rouge plus rouge que le feu de l’enfer, ne pouvait inspirer, lui, que de la terreur.

Je ne vis qu’un seul malfaiteur se faire condamner au chaudron d’huile bouillante. Sans doute l’aurais-je jugé avec davantage d’indulgence, pour ma part, mais après tout je ne suis pas musulman. Il s’agissait d’un opulent marchand persan dont le harem personnel se composait des quatre femmes légalement autorisées, en plus des nombreuses concubines habituelles. L’offense pour laquelle il comparaissait devant ses juges fut lue à voix haute : l’homme s’était rendu coupable de khalwat, autrement dit de « promiscuité compromettante ». Les détails de son acte d’accusation étaient plus explicites : on reprochait au négociant d’avoir pratiqué la zina avec deux de ses concubines en même temps, tandis que ses quatre femmes et une autre concubine assistaient à la scène, circonstances considérées comme haram au regard de la loi musulmane.

À l’écoute de la lecture de ces charges, je ressentis instinctivement de l’empathie pour l’accusé, en même temps qu’un certain malaise personnel, sachant que je m’adonnais moi-même presque chaque nuit à la zina avec deux femmes qui n’étaient point mes épouses. Mais ayant lancé à la dérobée un regard vers ma compagne, la princesse Phalène, je ne détectai sur son visage nulle trace de culpabilité ni d’appréhension. Je découvris au fil des débats qu’aucune offense faite aux lois musulmanes n’est susceptible d’être punie tant qu’elle n’avait pas été confirmée par au moins quatre témoignages visuels venus certifier sa véracité. Or, que ce fut volontairement ou par simple fierté, à moins qu’il ne s’agît que de bêtise pure et simple, le marchand avait bel et bien laissé cinq femmes observer ses prouesses, qui, peu après, piquées, jalouses ou poussées par je ne sais quelle raison purement féminine, avaient déposé plainte pour khalwat contre lui. Ces cinq femmes purent donc, comme tous les autres assistants, le voir saisi, frappé et traîné sans ménagement, malgré ses cris affolés, sur la terrasse adjacente, avant d’être projeté tout vif dans l’huile bouillante. Je ne m’étendrai pas sur les quelques minutes qui s’ensuivirent.

Les jugements décrétés par le Divan n’étaient cependant pas toujours aussi spectaculaires. Certains étaient savamment adaptés aux crimes commis. Un jour, un boulanger traduit devant la cour pour avoir servi à ses clients des pains trop petits fut condamné à être poussé dans son propre four pour y être cuit jusqu’à ce que mort s’ensuive. Une autre fois, un homme comparut pour une faute bien singulière : il avait piétiné un papier, tandis qu’il déambulait dans la rue. Son accusateur était un jeune garçon qui, marchant derrière l’accusé, avait ramassé ce papier et découvert que le nom d’Allah s’y trouvait inscrit. L’accusé tenta bien sûr de se défendre, arguant que c’était à son insu qu’il avait commis cette insulte envers Allah le Tout-puissant, mais il se trouva quatre personnes pour témoigner qu’il était un incorrigible blasphémateur. Elles affirmèrent, par exemple, qu’on l’avait vu à plusieurs reprises poser d’autres livres sur son exemplaire du Coran, qu’il avait parfois porté le saint livre au-dessous du niveau de la ceinture et qu’en une occasion au moins il l’avait carrément tenu de la main gauche. Il fut donc condamné à être piétiné, comme le morceau de papier, par le bourreau et les gardes, jusqu’à ce qu’il rendît le dernier soupir.

Cette sainte terreur ne régnait au palais du shah que durant les séances du Divan. Car il s’y tenait au contraire, au moment des fêtes religieuses, bien plus fréquentes, des galas fort joyeux. Les Persans reconnaissent environ sept mille anciens prophètes de l’islam et accordent à chacun d’entre eux un jour de célébration. Lorsque la date de l’un des principaux venait à échoir, le shah organisait des cérémonies auxquelles il invitait régulièrement toutes les notabilités de Bagdad, mais il lui arrivait aussi de laisser ouvertes à tous les portes de son palais.

C’est pourquoi, bien que je ne fusse ni de sang royal, ni noble, ni même musulman, vivant au palais, j’eus l’opportunité de participer à plusieurs de ces festivités. Je me souviens en particulier de l’une d’elles, dédiée à quelque prophète depuis longtemps défunt, qui avait été organisée dans les jardins du palais. On y offrit à chaque invité, au lieu des habituels coussins sur lesquels il pouvait s’asseoir ou s’allonger, un monceau conséquent de pétales de roses frais et parfumés. Chaque branche d’arbre était constellée de chandelles fixées à l’écorce dont la lueur se diffusait doucement entre les feuilles, créant un splendide camaïeu de vert. Les massifs de fleurs avaient eux aussi été brillamment illuminés de bougies, si bien que le jardin tout entier resplendissait comme en plein jour. Comme si cela ne suffisait pas, les domestiques du shah avaient pris soin de se procurer avant cette réception toutes les tortues qu’ils avaient pu trouver (achetées au bazar ou capturées par des enfants dans la campagne) et avaient coulé sur leur carapace une chandelle. On avait ensuite laissé ces milliers de créatures vagabonder au hasard partout dans la fête comme autant d’éléments d’éclairage ambulants.

L’abondance de nourriture et de vins dépassait tout ce que j’avais pu voir au cours d’agapes orientales. Les attractions offertes étaient quant à elles composées de musiciens, de danseurs et de chanteurs. Les danseurs reconstituèrent certaines batailles au cours desquelles de glorieux combattants persans, tels Rustan et Sohrab, s’étaient illustrés jadis. Les danseuses bougeaient à peine leurs pieds, mais convulsaient leurs poitrines et leurs ventres à en affoler les yeux des assistants. Les chants entonnés n’avaient rien de religieux – l’islam y est plutôt réticent – mais étaient au contraire délibérément paillards. Des montreurs d’ours, à l’ouvrage avec leurs agiles et acrobatiques compagnons, assuraient le spectacle, tandis que des charmeurs de serpents faisaient danser de la tête, dans leurs paniers, des najas encapuchonnés, et que des diseurs de bonne aventure lisaient l’avenir dans le sable, au milieu de mimes vêtus de la façon la plus burlesque qui, tout en effectuant force cabrioles, racontaient à la cantonade des plaisanteries passablement grivoises.

Lorsque je me fus consciencieusement grisé d’araq, cette enivrante liqueur de datte, je laissai de côté mes préventions de chrétien contre la voyance et m’adressai à l’un des devins (ou fardarbab) qui se trouvaient là, un vieil Arabe, à moins qu’il ne fut juif, à la barbe clairsemée, et le priai de me dévoiler ce qu’il pouvait de mon futur. Dans sa clairvoyance de sorcier, il dut détecter qu’il avait affaire à un bon chrétien, donc à un incroyant, car il se contenta de jeter un simple regard dans le sable qu’il venait de secouer avant de grommeler : « Méfie-toi de la beauté, elle est assoiffée de sang... » Ceci ne me donnait aucune indication précise quant à ce qui pourrait m’arriver, bien que cette phrase résonnât quelque peu dans mon souvenir, car je l’avais déjà entendue ailleurs, en termes similaires, peu de temps auparavant. J’éclatai donc d’un rire goguenard au nez du vieil imposteur, me relevai sur mes deux jambes et m’éloignai en réalisant une série de cabrioles qui s’achevèrent par une lourde chute dont vint me relever Karim, avant de me soutenir jusqu’à mon lit.

C’était une des nuits exemptes de retrouvailles avec Lumière du Soleil et Phalène. Un peu plus tard d’ailleurs, cette dernière vint m’annoncer qu’il faudrait que je trouve à occuper sans elle mes prochaines nuits, car elle avait ses règles.

— Tes règles ? fis-je en écho.

— Les saignements féminins, précisa-t-elle, agacée.

— Et qu’est-ce que c’est que ça ? demandai-je, n’en ayant vraiment jamais entendu parler jusque-là.

Elle me lança de ses yeux verts un long regard de côté, mi-amusée mi-exaspérée, et dit tendrement :

— Grand fou que tu es... Comme tous les jeunes gens, tu te représentes une jolie femme comme une entité pure et parfaite, telles ces petites créatures ailées appelées péri. Le délicat péri ne se nourrit que du parfum des fleurs et, de ce fait, il ne défèque ni n’urine jamais. Tu penses sans doute que, comme lui, une belle femme ne peut point être soumise aux sujétions et aux imperfections du reste de l’humanité, n’est-ce pas ?

Je haussai les épaules.

— Est-ce une honte que de le penser ?

— Oh, je n’irai pas jusqu’à dire cela, car nous autres, jolies femmes, tirons plutôt avantage de cette illusion masculine. Mais c’est un leurre, Marco, et quitte à trahir mon sexe, je préfère te dessiller à ce sujet. Écoute-moi.

Et elle me conta ce qui arrivait aux jeunes filles aux alentours de leur dixième année, cap qui, une fois franchi, en faisait des femmes véritables, et ce phénomène qui se reproduisait ensuite invariablement à chaque lunaison.

— Vraiment ? m’étonnai-je. Jamais je n’en avais entendu parler. Toutes les femmes sont concernées ?

— Oui. Elles doivent les endurer jusqu’à ce qu’elles aient atteint l’âge avancé auquel on devient sec, dans tous les sens du terme. Cette période s’accompagne en général de crampes, de douleurs dorsales et d’accès de mauvaise humeur. La femme devient alors maussade, prompte au ressentiment et, lorsqu’elle est sage, elle veille à se tenir à l’écart ou se drogue au teryak ou au banj, jusqu’à ce que ses règles s’achèvent.

— Bigre, c’est effrayant !

Phalène éclata de rire, mais sans aucune moquerie.

— Bien plus effrayant encore lorsqu’un mois survient où ces règles n’arrivent pas. Car cela signifie alors qu’elle est enceinte. Et ne compte pas sur moi pour te décrire les épanchements et fuites dégoûtantes et embarrassantes qui suivent ces menstruations, car je ne me sens vraiment pas d’humeur, en ce moment, à te les détailler. De peur d’être par trop désagréable, je vais me retirer. Laisse-moi tranquille, Marco, comme tous les maudits hommes sans problèmes que vous êtes, et abandonne-moi à mes petites misères féminines.

Malgré le sombre tableau que m’avait peint Phalène des faiblesses des femmes, jamais je n’ai pu, depuis lors, me les représenter comme imparfaites ou défectueuses, à moins que l’une d’entre elles ne se révélât clairement fautive, comme l’avait fait Dona Ilaria en son temps. Alors, oui, elle perdait effectivement toute mon estime. Depuis que nous avions pénétré en Orient, j’avais eu plusieurs occasions d’apprécier les jolies femmes et, toujours heureux de faire de nouvelles découvertes à leur sujet, je ne me sentais certes pas prêt à les dévaloriser.

Pour illustrer mon propos, j’ai longtemps cru, étant jeune, que la beauté physique de la femme ne résidait que dans certains traits facilement identifiables, tels le visage, les seins, les jambes et les fesses ; ou dans certains autres moins visibles, tel qu’un bel artichaut accueillant (c’est-à-dire éventuellement accessible), avec son mont de Vénus, ses petites lèvres et son mihrab. Mais l’expérience venant, j’ai appris à découvrir d’autres traits où la beauté peut venir se nicher de façon beaucoup plus subtile. Pour n’en citer qu’un, je raffole de ces tendons délicats qui relient, dans l’entrejambe féminin, le mont de Vénus à l’intérieur des cuisses et n’apparaissent que lorsqu’elle les écarte. J’ai aussi pu constater que, parmi les attributs des belles femmes, il existe des différences qui ne font que les rendre plus excitantes encore. Toutes les beautés ont ainsi des seins et des tétons admirables, mais ceux-ci, s’ils sont tous délectables, peuvent être de forme, de proportions et de coloris variés. Les créatures les plus parfaites ont bien sûr toutes un mihrab irréprochable, mais Dieu ! que de subtiles différences entre ceux-ci : ils peuvent être placés plus vers l’avant ou plus vers le dessous, avoir des lèvres plus ou moins colorées ou profondes, offrir une ouverture plus ou moins resserrée. La position du zambur varie également, lui-même étant plus ou moins développé et érectile...

Je sais que tout ceci peut apparaître plus lascif que galant. Mais je veux juste affirmer ici avec vigueur que jamais je n’ai pu déprécier les belles femmes qui peuplent cette planète et que jamais je ne pourrai le faire. Pas même ici, à Bagdad, où la princesse Phalène, pourtant l’une des plus splendides, me les avait dépeintes sous leur aspect le moins attrayant.

Un jour, elle m’introduisit dans le harem du palais, non pour l’une de nos bacchanales nocturnes, mais dans l’après-midi. C’est là que je lui avais demandé :

— Phalène, te souviens-tu de ce marchand que nous avons vu se faire exécuter à cause de la zina qu’il avait effectuée de façon haram ? Cette pratique est-elle chose courante, dans un harem ?

Me lançant alors l’un de ses longs regards verts, elle m’avait simplement répondu :

— Tu viendras t’en rendre compte par toi-même.

Cette fois, à n’en pas douter, elle avait dû circonvenir au préalable les gardes et les eunuques, les enjoignant de regarder ailleurs car, non contente de me faire pénétrer incognito jusqu’à son aile du palais, elle me fît entrer de l’autre côté du mur d’un corridor dans un réduit caché dont la cloison était percée de deux trous destinés à épier. Ceux-ci donnaient sur deux chambres distinctes, vastes et voluptueusement garnies de nombreux coussins. Ayant jeté un coup d’œil par chacun des deux trous, je constatai que, pour l’instant, les chambres étaient vides.

Phalène m’expliqua :

— Ces deux chambres sont des pièces communes où les femmes peuvent se réunir quand elles s’ennuient et en ont assez de la solitude de leur propre habitation. Le réduit où nous nous trouvons est l’une des nombreuses pièces d’observation d’où l’eunuque de service peut surveiller discrètement le harem. Il reste vigilant quant aux querelles qui peuvent éclater entre les femmes et tous les écarts de conduite qui peuvent survenir, et en réfère à ma mère, la première épouse royale, qui est responsable du maintien de l’ordre. L’eunuque, pour aujourd’hui, n’y viendra pas, et je vais aller en informer les femmes. Nous observerons ensemble si elles cherchent à tirer parti de ce défaut de surveillance, et de quelle façon.

Elle s’absenta un instant puis revint, et nous prîmes place dans notre réduit, chacun posté derrière l’un des trous espions. Durant un bon moment, il ne se passa rien de particulier. Puis quatre femmes vinrent s’installer dans la chambre que j’épiais et se mirent à leur aise parmi les coussins. Toutes avaient sensiblement l’âge de la shahryar Zahd et étaient presque aussi belles. L’une d’entre elles semblait être d’origine persane, car sa peau était ivoire et ses cheveux d’un noir de jais, mais ses yeux brillaient d’un bleu lapis-lazuli. Une autre devait être, selon moi, arménienne, car chacun de ses seins avait la taille de sa tête. Une autre était noire, sans doute une Éthiopienne ou une Nubienne, et, si l’on exceptait ses pieds interminables, ses mollets en allumette et son postérieur large comme un balcon, elle était plutôt avenante et bien faite : un visage agréable aux lèvres point trop épatées, une poitrine ferme et bien galbée, de longues mains fines. Quant à la dernière, elle était si sombre de peau et avait les yeux si foncés qu’elle ne pouvait être qu’arabe.

Cependant, bien que ces femmes aient été prévenues qu’aucune surveillance ne s’exercerait sur elles, elles n’en abandonnèrent pas pour autant toute décence et toute retenue. Bien qu’aucune ne portât le tchador, elle étaient toutes entièrement vêtues et le demeurèrent. Aucun amant subrepticement introduit ne vint les rejoindre. La Noire et l’Arabe avaient apporté des travaux d’aiguille et s’absorbaient dans cette léthargique occupation. La Persane avait installé autour d’elle un nécessaire de manucure et passa son temps à prendre un soin méticuleux des ongles de mains et d’orteils de l’Arménienne, après quoi toutes deux entreprirent de se colorer les paumes des mains et les plantes des pieds.

Ce spectacle sans relief ne tarda pas à m’ennuyer à mourir – apathie d’ailleurs partagée par les quatre femmes que je pouvais voir bâiller, entendre roter et sentir faire des vents –, et je commençai à me demander ce qui avait pu me pousser à suspecter des orgies épicées et babyloniennes dans cette maison remplie de femmes pour une simple raison : leur appartenance commune à un seul homme. Il apparaissait clairement que, lorsque tant de femmes n’avaient rien d’autre à faire qu’attendre l’appel de leur mari, elles n’avaient littéralement aucune autre occupation possible. À part fainéanter dans un état proche de celui des légumes, elles n’avaient qu’à patienter d’ici au prochain rendez-vous – et celui-ci pouvait être lointain – au cours duquel elles auraient à faire usage de leurs parties animales. J’aurais aussi bien pu observer une rangée de choux en train de mûrir et me tournai dans le réduit pour dire à la princesse quelque chose de ce genre.

Mais, les lèvres animées d’un rictus lascif, elle mit un doigt sur sa bouche, avant de m’indiquer en silence son poste d’observation. Je me penchai et plongeai le regard dans le trou, retenant l’instant d’après une exclamation de surprise. La pièce comptait deux occupants. L’une était une femme bien plus jeune que celles réunies dans la pièce adjacente et aussi bien plus jolie, peut-être parce qu’une plus grande partie de son corps était visible. Elle avait ôté son pai-jamah avec tout ce qu’elle portait dessous et était ainsi nue en dessous de la poitrine. Sa peau sombre était celle d’une Arabe, mais son joli visage arborait à présent un teint rougi par l’effort. L’occupant mâle était l’un de ces singes simiazze de la taille d’un enfant, entièrement couvert de poils et dont j’aurais eu du mal à identifier le sexe si, justement, la jeune fille n’avait été en train de flatter d’une main insistante la virilité de l’animal. Elle parvint finalement à l’exciter suffisamment, mais le singe ne faisant alors encore que regarder stupidement sa petite éminence ainsi érigée, elle ne ménagea pas sa peine pour lui montrer la façon dont il devait s’en servir et l’endroit où l’introduire. Elle réussit à parvenir à ses fins, ce que Phalène et moi observions depuis notre poste de guet.

Lorsque cette ridicule exhibition fut achevée, la jeune Arabe s’essuya avec une serviette et pansa les quelques égratignures que lui avait infligées son partenaire. Après quoi, elle renfila son pai-jamah et laissa le singe traîner des pieds puis sauter hors de la pièce. Phalène et moi sortîmes à notre tour du réduit devenu chaud et moite pour passer dans le couloir où nous pûmes échanger sans crainte d’être entendus par les quatre femmes encore présentes dans l’autre chambre.

— Pas étonnant que le wazir ait qualifié cet animal de nedji, qui veut dire « affreusement malpropre » !

— Oh, Jamshid est simplement envieux, dit d’un ton léger la princesse. Ce singe peut encore accomplir ce que lui n’est plus en mesure de faire...

— Certes, mais il y a tout de même à redire. Son zab est encore plus petit que celui d’un Arabe. Je crois qu’une femme sensée ferait bien mieux d’utiliser le doigt d’un eunuque plutôt que le zab d’un singe.

— En effet, certaines le font. Et tu es bien placé à présent pour comprendre à quel point mon zambur peut être apprécié. Beaucoup de femmes doivent patienter un long et frustrant délai avant d’aller satisfaire le shah. C’est pourquoi le Prophète – que la paix et la bénédiction soient sur lui – a institué le tabzir, afin qu’aucune femme décente ne soit poussée à assouvir ses désirs de façon inconvenante pour une épouse digne de ce nom.

— Pour ma part, si j’étais le shah, je préférerais de loin que mes femmes se satisfassent d’une partie de zambur que de s’abandonner ainsi à un zab au hasard. Suppose un instant que la jeune Arabe tombe enceinte de ce singe !

Cette horrible pensée m’en amena une autre, encore plus affreuse, à l’esprit.

— Par le Christ, et imagine que ton effroyable sœur, Shams, se retrouve enceinte de mes œuvres ! Serais-je contraint de l’épouser ?

— Ne crains rien, Marco. Toutes les femmes présentes ici, quelle que soit leur nationalité, ont leurs propres moyens d’empêcher que cela ne se produise.

Je restai immobile, interdit.

— Veux-tu dire qu’elles sont en mesure de bloquer la conception ?

— Avec des degrés de succès variables, certes, mais toujours mieux que si elles s’en remettaient uniquement à la chance. Une femme arabe, par exemple, avant de faire la zina, s’introduit un tampon de laine imbibé de sève du saule pleureur. Une femme persane tapisse l’intérieur de ses parois intimes de la membrane située sous la peau de la grenade.

— Dieu, mais c’est absolument immonde ! m’écriai-je, comme tout chrétien l’aurait fait à ma place. Et qu’est-ce qui fonctionne le mieux ?

— La méthode persane est certainement la meilleure, ne serait-ce que parce qu’elle rend l’acte plus agréable pour les deux partenaires. C’est celle qu’utilise Shams, et je suis sûre que tu ne t’en es jamais rendu compte.

— En effet...

— Imagine-toi en revanche pilonner de ta tendre lubya cet épais bouchon de laine glissé dans les profondeurs d’une femme arabe. De toute façon, j’ai de gros doutes sur l’efficacité de cette pratique. Que veux-tu qu’une Arabe y connaisse en matière de contraception ? Excepté lorsque l’homme arabe désire expressément faire un enfant, il ne s’adonne jamais à la zina sur sa femme, ou alors par l’orifice postérieur, comme il en a l’habitude avec les hommes et comme ils procèdent de la sorte avec lui.

Je fus soulagé d’apprendre que la princesse Shams ne serait jamais fertile et ne risquerait pas ainsi de léguer sa laideur à une descendance grâce à ce contraceptif issu de la grenade. Cependant, dans la mesure où je me rendais coupable d’un des péchés les plus répréhensibles qu’un chrétien puisse perpétrer, j’aurais dû me sentir un peu moins serein. Il était prévisible qu’au moins en une occasion au cours de mes voyages ou qu’à mon retour à Venise je me retrouverais devant un prêtre et serais obligé de me confesser. Bien sûr, celui-ci m’infligerait de lourdes pénitences pour avoir forniqué avec deux femmes non mariées en même temps, mais ce n’était qu’un péché véniel par rapport à ce que je devrais avouer d’autre. Je m’imaginais d’avance l’horreur qu’il éprouverait en apprenant qu’à la très blâmable mode orientale, j’avais été conduit à ne copuler que pour le seul plaisir de l’acte, sans la chrétienne intention d’engendrer une progéniture.

Inutile de vous dire que je me roulais dans le péché avec un plaisir sans cesse croissant. La seule ombre éventuelle sur le bonheur que je goûtais à pratiquer cette activité ne résidait certes pas dans le plus petit sentiment de culpabilité. Non, plus prosaïquement, mon envie légitime se résumait surtout à vouloir prendre mon plaisir dans la princesse Phalène, qui était en effet celle à qui je faisais l’amour, plutôt que dans l’intimité de la mal aimée et, il est vrai, difficilement aimable princesse Shams. Toutefois, dès que Phalène m’eut signifié son strict refus de m’autoriser la moindre tentative de ce genre, j’eus la sagesse de ne pas insister. Il eût été particulièrement stupide de risquer de compromettre une situation déjà très agréable par le seul désir d’en atteindre une autre encore plus délectable. Je décidai donc de m’inventer une histoire toute personnelle, un peu comme celles que racontait l’intarissable shahryar Zahd.

Dans mon rêve, loin d’être la plus hideuse personne de Perse, Lumière du Soleil était au contraire devenue la plus merveilleusement belle. J’en fis une telle splendeur qu’Allah, dans sa grande intelligence, avait dû décréter : « Il est inconcevable que cette divine beauté et cet amour béni qu’est la princesse Shams limite ses faveurs à un seul homme. » C’était en fait cela la raison pour laquelle Shams n’était pas mariée et ne le serait jamais. Par obéissance à Allah tout-puissant, elle se trouvait contrainte de dispenser ses faveurs à tous les prétendants dignes d’elle, dont j’étais l’un des plus sérieux représentants. Au début, je n’utilisai ce subterfuge que lorsque c’était nécessaire. Durant la majeure partie de mes nuits de zina, le charme suffocant et la lascive proximité de la princesse Phalène suffisaient amplement à exciter et à soutenir mes ardeurs. Mais quand venait le moment où mon plaisir, si longtemps contenu, ne demandait qu’à exploser et que je ne pouvais plus le retenir, j’avais alors recours à mon fantasme d’une Lumière du Soleil à la fois alternative et sublime, faisant d’elle le réceptacle de l’éclosion torrentielle de ma jouissance, de mon amour.

Je l’ai dit, cela me suffit parfaitement durant un certain temps. Mais, à la longue, je devins peu à peu la proie d’une douce démence. Je commençai à m’imaginer que mon histoire avait peut-être quelque chose de vrai. L’esprit de plus en plus confus, je commençai à suspecter derrière tout cela un lourd secret que, par le jeu subtil de mon intelligence, j’aurais été le premier à percer. Cela prit de telles proportions que je me surpris bientôt à demander à Phalène, à plusieurs reprises, si je ne pourrais pas apercevoir sa sœur. Phalène sembla assez contrariée et troublée par ces requêtes, surtout lorsque je me mis à mentionner le nom de Shams en présence de ses parents et de sa grand-mère.

— J’ai eu l’honneur de faire connaissance avec la quasi-totalité de votre royale famille, Votre Majesté, déclarai-je un jour au shah Zaman, à moins que ce ne fut à la shahryar Zahd, avant d’ajouter de façon négligente : Sauf peut-être avec la princesse Shams.

— Shams ? m’avait-il (ou elle) alors répondu évasivement et avec une soudaine circonspection, tandis que Phalène se mettait à discourir de la façon la plus volubile pour détourner leur attention, tout en me décochant un rude et douloureux coup de coude...

Dieu seul sait où cette folie m’eût finalement mené – peut-être jusqu’à la maison des hallucinés – si mon père et mon oncle n’avaient fini par revenir à Bagdad, me contraignant à des adieux définitifs à mes trois partenaires de zina : Phalène, Shams et ma Shams fantasmée.

Marco Polo 1 - Vers l'orient
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